La presse
s’est fait l’écho de l’arrêt du 16 juin 2004 de la Cour d’arbitrage (arrêt n°
106/2004, www.arbitrage.be).
Cet arrêt
annule les dispositions qui avaient supprimé la version papier du Moniteur
Belge pour ne laisser subsister que la version Internet.
On se demande
si l’on reviendra aux éditions papier du Moniteur Belge.
Qu’en est-il
réellement de cet arrêt ?
L’asbl Gerfa
est une organisation syndicale de fonctionnaires.
Elle a introduit
un recours en annulation des articles 474 et 475 de la loi-programme I du 24
décembre 2002 réduisant le M.B. à son édition sur le web.
Le Gerfa prétend
que cela restreint la possibilité pour ses membres de s’instruire des
dispositions qui gouvernent le statut des fonctionnaires.
Selon le Gerfa
la suppression du M.B. papier crée une discrimination en ce que seuls ceux qui
disposent d’un accès à l’Internet pourront consulter l’organe officiel.
Or, dit le
Gerfa, la plupart de ses membres ne disposeraient pas d’un tel matériel. Le
coût serait encore augmenté par la nécessité d’imprimer le texte consulté.
Le Gerfa
ajoute que la consultation du site Internet requiert plusieurs manipulations
pouvant s’avérer plus lentes ou compliquées que la consultation de l’édition
papier.
Le délai de
dix jours fixé pour la prise de connaissance des textes ne serait dès lors plus
suffisant.
On ne peut
réfréner un sourire navré en lisant cela …
La loi
programme dispose que la publication au Moniteur belge se fait :
-
En trois exemplaires imprimés sur papier
o
Un exemplaire à la Bibliothèque royale,
o
Un exemplaire auprès du ministre de la Justice,
o
Un exemplaire auprès de la Direction du Moniteur
belge,
-
Par l'intermédiaire du site Internet de la
Direction du Moniteur belge.
Rappelons que
l’article 190 de la Constitution dispose :
« Aucune loi, aucun arrêté ou règlement
d’administration générale, provinciale ou communale, n’est obligatoire qu’après
avoir été publié dans la forme déterminée par la loi. »
Les
dispositions litigieuses marqueraient, selon le Gerfa, une rupture d’égalité
entre fonctionnaires, quelques-uns seulement (sic !) ayant une connexion à l’Internet.
La Cour
reconnaît que ces dispositions ne créent par elles-mêmes une différence de traitement
car le Moniteur électronique est le même pour tout le monde, et la manière d’en
prendre connaissance est la même pour tout le monde.
Mais ce qui
est reproché à ces dispositions est, précisément, de n’avoir pas tenu compte de
ce que chacun n’a pas un accès égal aux techniques informatiques.
Or, le
principe d’égalité et de non-discrimination peut être violé lorsque le
législateur traite de la même manière des personnes qui se trouvent dans des
situations essentiellement différentes.
Il est certes
indéniable que tout le monde en Belgique n’est pas titulaire d’un raccordement
à l’Internet. Mais tout le monde dispose des mêmes droits à cet égard.
Certes des
considérations économiques sous-tendent l’inégalité des belges devant
l’Internet. Mais le rôle d’une loi sur le Moniteur n’est pas de corriger les
inégalités sociales.
Du reste, il
existe aussi des personnes qui ne savent pas lire et l’on ne peut pas dire que,
vu le prix de l’abonnement au Moniteur, les belges étaient égaux devant l’accès
à la loi sur papier.
Au contraire,
l’édition Web du Moniteur a popularisé le M.B. dans une mesure telle que la
version papier n’était plus vendue. L’initiative du législateur ne crée pas la
situation ; elle n’en est que la conséquence.
Dans notre
article du 3 janvier 2003 nous disions : « certains considèrent que
la disparition du M.B. bouscule la règle nemo
censitur ignorare legem puisque les justiciables ne sont pas tous censés
disposer d'un accès à l'Internet. Vain scrupule puisqu'il y a bien plus de gens
connectés à l'Internet qu'il y avait d'abonnés au Moniteur … »
La
consultation du Moniteur sur le site du Ministère de la justice est plus
économique que sur le papier. Même pour les personnes qui ne disposent pas d’un
ordinateur, il est plus commode et moins coûteux de consulter le Web (chez un
ami, un membre de la famille ou dans un cybercafé) que de rechercher un
exemplaire papier du Moniteur.
Il est
regrettable que la Cour d’arbitrage se soit bornée à une approche aussi
théorique.
Il reste que
pour la Cour, il y a bien discrimination.
Mais l’arrêt
prend un relief particulier lorsque la Cour relève dans les travaux
préparatoires de la loi, que le législateur prévoyait que les communes et les
bibliothèques doivent investir dans l’acquisition de matériel informatique.
De même, il
était prévu que les personnes qui ne disposent pas d’outils informatiques
pourront se voir délivrer par les services du Moniteur belge, dans les 24
heures de leur demande, une copie conforme et authentifiée du document qu’elles
souhaitent obtenir.
Pour la Cour,
ce n’est pas suffisant : pour demander une copie d’un document, il faut
savoir qu’il existe et pour cela il faut consulter le Moniteur…
La Cour
considère donc que les mesures d’accompagnement ne réparent pas la différence
de traitement entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas accès à l’Internet.
Ce que
stigmatise la Cour c’est donc surtout l’absence de mesures d’accompagnement qui
donneraient aux personnes dépourvues de facilité informatique
la possibilité de consulter les textes légaux.
Et la Cour de
conclure : « faute d’être
accompagnée de mesures suffisantes qui garantissent un égal accès aux textes
officiels, la mesure attaquée a des effets disproportionnés au détriment de
certaines catégories de personnes. »
Autrement
dit : le législateur doit revoir son ouvrage et assortir l’édition
Internet du Moniteur de mesures concrètes donnant accès à son contenu de
manière alternative.
Du reste,
comme le législateur a le choix des mesures à prendre pour mettre fin à la discrimination
constatée, mais que leur mise en oeuvre peut demander du temps, la Cour maintient
les effets des dispositions annulées jusqu’au 31 juillet 2005.
Qu’en
penser ?
On peut
regretter l’appréciation essentiellement théorique, et même contraire à la
réalité, de la Cour d’arbitrage.
Ceci étant,
l’édition électronique n’est pas morte, loin s’en faut. Elle est simplement
insuffisante.
Il appartient
au législateur de prendre des mesures assurant un accès alternatif au Moniteur.
On peut imaginer :
-
La délivrance d’un tirage papier des pages Web
du Moniteur dans les administrations communales ou les administrations
régionales et fédérales, ou dans les C.P.A.S. et les bibliothèques communales,
-
Des bornes Internet dans les administrations
communales,
-
Un numéro de téléphone gratuit énonçant les
titres des publications du Moniteur,
-
Et même, pourquoi pas, l’obligation pour tout
organisme subsidié de délivrer sur demande des tirages papier du sommaire,
étant entendu que les personnes intéressées pourront alors se faire délivrer
une copie complète auprès du S.P.F. Justice.
Tout cela
provoquera des coûts et sera parfaitement inutile.
Il est évident
que ceux qui souhaiteront se plonger dans la passionnante lecture du Moniteur
iront dans un cybercafé ou chez un ami ou un membre de la famille.
Les autres
seront démunis, mais pas plus qu’à l’époque du papier. C’est regrettable mais,
répétons-le, le but de la loi est d’adapter la réglementation à un phénomène
qui s’impose, et pas de combler les inégalités sociales.
Et en tout cas,
on peut douter de ce que les fonctionnaires du Gerfa feront la file à
l’administration communale pour s’instruire des lois qui gouvernent leur
statut.
Ils iront
comme tout le monde sur www.moniteur.be. Comme
tout fonctionnaire à l’esprit moderne et curieux …